poeme Alfred de Vigny la colere de Samson

La colère de Samson

 

Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel Pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? - La nuit n'a as calmé
La fournaise du jour dont l'air est enflammé.
Un vent léger s'élève à l'horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu'un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;
L'oeuf d'autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.

L'une est grande et superbe, et l'autre est à ses pieds :
C'est Dalila, l'esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l'esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr'ouverts comme s'ouvre l'amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande,
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d'anneaux, de boucles d'or,
Sont bruns ; et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d'amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d'étoffes syriennes.

Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s'endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.

" Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme.
Car la Femme est un être impur de corps et d'âme.

L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour,
Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance
Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.
Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la Nature
Force l'Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche. -
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;
Sous son bras, sous son coeur se livre celui-là,
Et, plus ou moins, la Femme est toujours DALILA.

Elle rit et triomphe ; en sa froideur savante,
Au milieu de ses soeurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu :
" Elle se fait aimer sans aimer elle-même.
" Un Maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime,
" L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
" Un sacrifice illustre et fait pour étonner
" Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles,
" La beauté qui produit tant d'étranges merveilles
" Et d'un sang précieux sait arroser ses pas. "

- Donc ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas. -
Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par Orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est à présent pire que dans ces temps
Où voyant les Humains Dieu dit : Je me repens !
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome,
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme
N'avait pour aliment que l'amour d'une femme,
Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon coeur.
- Jugez-nous. - La voilà sur mes pieds endormie.
- Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n'ont pu me cacher a rage de ses yeux ;
Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée
De se voir découverte ensemble et pardonnée.
Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur
Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.

Mais enfin je suis las. - J'ai l'aine si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.

Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ;
Toujours ce compagnon dont le coeur n'est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur !
- Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son coeur offensé, comme en un sanctuaire
D'où le feu s'échappant irait tout dévorer,
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C'est trop ! - Dieu s'il le veut peut balayer ma cendre,
J'ai donné mon secret ; Dalila va le vendre.
- Qu'ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra
Pour m'annoncer la mort ! - Ce qui sera, sera ! "

Il dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure
Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure,
Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d'une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine,
La placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon leur Dieu qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase ;
Allumèrent l'encens ; dressèrent un festin
Dont le bruit s'entendait du mont le plus lointain,
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant : IL NE ME VERRA PAS !

Terre et Ciel ! avez-vous tressailli d'allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivie d'un oeil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d'un regard impuissant ?

Et quand enfin Samson secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes
Ecrasant d'un seul coup sous les débris mortels
Ses trois mille ennemis, leurs Dieux et leurs autels ? -

Terre et Ciel ! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en es amours factices
Et la délation du secret de nos coeurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !

Alfred de Vigny (1797-1863)
       Poète, romancier et dramaturge romantique français, auteur de Chatterton, qui exalta la figure d'un poète paria, incarnation de toutes les vertus.

 

Son oeuvre :

-Poèmes (1822)

-Les Poèmes antiques et modernes (1826)

-Cinq-Mars (1826)

-Stello (1832)

-Servitude et Grandeur militaires (1835)

-Othello (1829)

-La Maréchale d'Ancre (1831)

-Chatterton (1835)

-Les Destinées (1864)

-Daphné (1912)

-Le Journal d'un poète (1867-1948)

Une vie de désillusions

Débuts dans les armes

Alfred de Vigny naquit à Loches, en Touraine, le 27 mars 1797 dans une famille d'ancienne noblesse!; son éducation fut fortement marquée par le culte des valeurs aristocratiques. Après la tourmente révolutionnaire, qui les laissa ruinés, les Vigny s'installèrent à Paris.

À la chute de l'Empire en 1814, Alfred de Vigny, conformément à sa naissance, entra avec le grade de sous-lieutenant dans les compagnies rouges ou Gendarmes du roi. Son plus brillant fait de guerre se limita cependant à escorter la calèche de Louis XVIII fuyant le retour de Napoléon en 1815. Pendant dix ans, il mena une vie de garnison qu'il trouva assez morne : ses premiers rêves, ceux des gloires militaires, étaient irrémédiablement déçus.

Fréquentation du Cénacle

Il tira profit du temps libre que lui laissait la vie militaire pour lire - notamment Byron - et faire ses débuts dans la carrière des lettres. En 1820, il fut introduit au sein du Cénacle, groupe littéraire qui s'attachait à définir les idées du romantisme naissant. Il se lia d'amitié avec Victor Hugo, qui fit paraître ses premiers poèmes dans sa revue, le Conservateur littéraire, dès 1822. C'est par un poème philosophique, Eloa ou la Sœur des anges (1824), qu'Alfred de Vigny fut révélé au grand public.

Après avoir quitté l'armée en 1827, Vigny épousa une jeune anglaise, Lydia Bunbury, et s'installa définitivement à Paris, où il publia coup sur coup Poèmes antiques et modernes (1826), recueil qui réunit ses poèmes publiés en revue, et Cinq-Mars (1826), roman qui devint très populaire. Hugo lui-même écrivit dans la Quotidienne du 30 juillet 1826 un article élogieux sur ce roman «!admirable!» : «!La foule le lira comme un roman, le poète comme un drame, l'homme d'État comme une histoire.!»

Admirateur de Shakespeare, Vigny contribua à faire connaître en France le grand dramaturge en traduisant en vers quelques-unes de ses pièces, notamment Othello, le More de Venise, qui fut représenté à la Comédie-Française le 24 octobre 1829.

Lui-même se lança bientôt dans la carrière dramatique et, après quelques essais, une pièce historique, la Maréchale d'Ancre (1831) et un proverbe Quitte pour la peur (1833), il rencontra le succès avec Chatterton (1835). Représentée à la Comédie-Française, la pièce était interprétée entre autres par Marie Dorval, maîtresse de Vigny, qui fut très applaudie dans le rôle de Kitty Bell. La pièce reprenait le thème d'un roman philosophique, Stello, que Vigny avait écrit trois ans plus tôt et dans lequel il développait l'idée du poète «!paria!» de la société moderne. C'est également ce thème que le poète développa dans Servitude et Grandeur militaires (1835) en racontant l'histoire d'un officier placé entre sa conscience d'homme et son devoir de soldat.

Époque des désillusions

À la suite de la mort de sa mère, de sa rupture avec Marie Dorval (1837) et de brouilles successives avec ses anciens amis du Cénacle, Vigny se replia dans une solitude amère. Il en sortit néanmoins pour briguer un siège à l'Académie française, entreprise où il rencontra de sérieuses oppositions (voir Institut de France). C'est seulement après six candidatures malheureuses qu'il finit par être élu, en 1845. Pendant ces années sombres, il composa également de nombreux poèmes, comme la Mort du loup (1843), la Flûte (1843) ou le Mont des Oliviers (1844), qui furent rassemblés plus tard sous le titre Destinées (posthume, 1864). Ce recueil constitue son testament philosophique.

S'étant progressivement rapproché des valeurs républicaines, Alfred de Vigny s'enthousiasma pour la révolution de 1848 et espéra jouer un rôle politique dans la IIe République. Le peu de voix recueillies par sa candidature de député en Charente lui apportèrent une nouvelle désillusion. Il se retira alors à la campagne, où il vécut jusqu'en 1853 pour y soigner sa femme devenue infirme - elle mourut en 1862. Il revint ensuite à Paris, composa quelques poèmes et rédigea des notes sur sa vie qui furent recueillies dans Journal d'un poète (posthume, 1867). Il mourut des suites d'un cancer le 17 septembre 1863.

Poète et paria dans la société moderne

Poète, romancier et auteur dramatique, Vigny est l'une des figures marquantes du romantisme en France. Son œuvre se caractérise par un pessimisme fondamental, qui se fit de plus en plus prégnant au cours de sa vie et de sa production. Sa vision désenchantée de la société va de pair avec un thème qu'il développa à plusieurs reprises, celui du «!paria!». Empruntant les traits tantôt du poète, tantôt du noble, parfois aussi du soldat, ce dernier est toujours un avatar de Vigny lui-même. S'il eut recours à des procédés et à des formes classiques en matière de versification, il se montra novateur en revanche dans l'utilisation qu'il fit des symboles - notamment des symboles bibliques -, qui annonce la modernité poétique de la fin du siècle.

Alfred de Vigny
Biographie en résumé
Alfred-Victor, comte de Vigny. Poète français, né à Loches (Touraine) le 27 mars 1797, mort à Paris le 17 septembre 1863.


Gravure ancienne reproduite dans l'Histoire de la littérature française d'Émile Faguet, Plon-Nourrit, 1916, 20e édition

Vie et œuvre
"Issu d'une famille de petite noblesse dont tous les membres avaient servi dans l'armée, il était fils d'un officier blessé pendant la guerre de Sept ans et de Mlle de Baraudin, fille d'un chef d'escadre de la marine royale, personne d'une rare distinction physique et morale. Elevé à Paris, au collège, il fut un écolier mélancolique : sa sensibilité et son imagination le faisaient déjà souffrir. Son hérédité militaire et les gloires de l'épopée impériale le poussèrent de bonne heure dans l'armée ; à l'âge de seize ans et demi, il était pourvu d'un brevet de sous-lieutenant dans les gendarmes rouges (1814), en même temps que Lamartine entrait aux gardes du corps.

La fuit des Cent-Jours et le retour de Louis XVIII sous la protection de l'étranger portèrent un coup mortel à ses illusions de gloire militaire ; ses facultés se tournèrent dès lors vers la vie intérieure et la rêverie poétique où l'engageait « un invincible amour de l'harmonie ». Il publia en 1822 un petit recueil de Poèmes qui passa inaperçu; le profond poème de Moïse et la tendresse pénétrante d'Eloa datent de la même époque (ils ne parurent cependant, ainsi que Le Déluge, qu'en 1826 dans les Poèmes antiques et modernes). Lié avec Victor Hugo d'une amitié d'artiste, plus enthousiaste que tendre, il partit en 1823 avec le titre de capitaine pour prendre part à la guerre d'Espagne; il rêva de nouveau « d'appliquer aux actions les pensées qu'il aurait pu porter dans des méditations solitaires et inutiles »; mais un nouveau désappointement l'attendait: sa brigade fut placée en réserve sur la frontière des Pyrénées ; pour tromper son ennui, il chanta la mort de Roland dans les beaux vers du Cor. En même temps, il abordait le roman historique à la Walter Scott et écrivait dans une prose excellente : Cinq-Mars ou une Conjuration sous Louis XIII (1826) ; ce livre eut un vif succès, malgré les libertés excessives prises avec l'histoire.

En 1827, Alfred de Vigny se trouvait au premier rang de la jeune école romantique : il démissionna. L'année suivante (après une courte inclination pour Delphine Gay, qui devait épouser Girardin, et à laquelle il adressa vingt ans plus tard les beaux vers intitulés Pâleur), il épousa une Anglaise de race et d'une grande beauté, Lydia Bunbury ; leur union resta entière, malgré l'infidélité de Vigny, mais leurs natures ne se pénétrèrent jamais. Les beaux jours du romantisme étaient venus ; Sainte-Beuve, épris du talent de Vigny, l'appelait « divin et chaste cygne » ; c'est Vigny qui livra la première bataille au théâtre : le 14 novembre 1829, il faisait jouer aux Français une traduction en vers d'Othello ou le More de Venise; sa traduction, consciente des beautés de Shakespeare, ne les pénétrait pas entièrement, et son succès ne dura pas. La Maréchale d'Ancre, représentée à l'Odéon le 25 juin 1831, fut sa véritable entrée au théâtre ; mais il ne triompha vraiment qu'avec Chatterton, pièce jouée le 12 février 1835 ; le succès fut prodigieux et ne peut se comparer, dans les annales du théâtre, qu'à celui du Cid.

Ce drame était tiré du volume que Vigny venait de publier: Consultations du Docteur Noir : Stello ou les Diables bleus (1832). Stello est un récit mêlé d'histoire, de philosophie et de roman qui rappelle Sterne et Diderot, livre d'une tristesse amère et désabusée, où il représente le poète, écrasé par les matérialités de la vie, comme le martyr perpétuel de l'humanité ; cette thèse un peu factice n'empêchait pas le public éclairé de voir dans Chatterton une réaction contre les exagérations du drame romantique, et d'applaudir un théâtre nouveau plein de vie et de vérité où les drames de la conscience tiennent plus de place que les péripéties de l'action. Le type de Chatterton, le poète méconnu, fut contagieux comme autrefois celui de Werther.

Le petit monde idéaliste et de dilettantisme poétique qui se pressait autour de Vigny triomphait : la gloire de Vigny, égale à celle de Lamartine, éclipsait alors celle de Hugo, lente à s'affirmer. Mais cet éclat dura peu ; à l'heure la plus brillante de sa carrière, la production de Vigny sembla s'arrêter : à part les trois admirables récits de Servitude et Grandeur militaires (dont la langue est aussi serrée que celle de Mérimée) qui datent de 1835, et quelques morceaux poétiques (comme le Mont des Oliviers, la Maison du Berger), insérés à des longs intervalles dans la Revue des Deux Mondes, il ne publia plus rien pendant les vingt-huit dernières années de sa vie. Ses premiers amis, jaloux de ses succès, s'éloignaient de lui : Victor Hugo retrancha de ses œuvres jusqu'aux éloges qu'il lui avait prodigués autrefois ; Sainte-Beuve le définissait maintenant « un bel ange qui a bu du vinaigre ». Vigny se présenta vainement à plusieurs reprises à l'Académie ; il n'y fut nommé que le 8 mai 1845 ; dans le Journal d'un poète, il a raconté ses visites académiques et les réceptions pénibles que lui firent les académiciens, Royer-Collard en tête ; la réception eut lieu le 29 janvier 1846, et son discours, célébrant le romantisme encore suspect à l'Institut, fut le dernier acte public de sa vie littéraire.

Les publications posthumes devaient seules révéler que jamais la pensée du poète ne fut plus profonde et plus durable que pendant les années de silence que lui imposa sa conception intime de l'art et de la vie. La puissance de rêverie qui le distingue faisait taire en lui le bruit de la vie extérieure. Sainte-Beuve a dit « qu'il rentrait avant midi dans sa tour d'ivoire », vivant dans une sorte « d'hallucination séraphique ». Son charmant visage pensif, aux traits fins et spirituels, encadré de longs cheveux blonds bouclés, ses tendres yeux bleux, son air immatériel, restaient fermés aux romantiques ; Alexandre Dumas déclarait n'y rien entendre et s'étonnait « qu'on ne l'eût jamais surpris à table ». Vigny ne croyait qu'au rêve et n'attachait aucune réalité aux apparences du monde visible : aussi méprisait-il ce que l'on nomme « métier », dans la poésie. Peut-être la passion profonde que lui inspira Mme Dorval, actrice excellente, et la trahison qui y mit fin, achevèrent de séparer le poète du monde sensible ; c'est à cette grande douleur que nous devons les admirables imprécations de La Colère de Samson. Le pessimisme désespéré de Vigny, fruit de ses méditations philosophiques, acheva de le confiner dans la « sainte solitude ». Vingt-cinq années durant il vécut ainsi dans une grande tension d'âme, songeant et lisant, retiré au fond de la Charente, sur sa terre de Maine-Giraud, réduit à la société silencieuse de Mme de Vigny ; il venait rarement à Paris et s'y interdisait même « de sourire un moment » ; il avait perdu jusqu'au repos que lui donnait jadis « le calme adoré des heures noires ». Au point où sa tristesse s'était élevée, ses déceptions personnelles et l'échec du romantisme ne comptaient plus. À la fin de sa vie, la douleur physique vint s'ajouter à la peine morale : il mourut d'un cancer dont il supporta le progrès dévorant avec une patience stoïque.

L'année qui suivit sa mort vit paraître son chef-d'œuvre : Les Destinées (1864) ; quand au précieux journal auquel le poète a, pendant quarante années, confié le secret de sa vie intérieure, il n'en a paru que de courts fragments en 1867 (sous le titre Journal d'un poète) : la volonté de l'auteur et la fidélité de son exécuteur testamentaire, Louis Ratisbonne, le condamnent à la destruction. Les Œuvres complètes de Vigny ont paru en 8 volumes (Paris, 1863-1866).

Vigny se détache des romantiques par la simplicité, la pureté, la chasteté de la forme ; chez lui, le respect de la pensée écarte les procédés de style. Une absolue sincérité, la mesure et le goût distinguent sa langue poétique ; il disait : « L'art est la vérité choisie », et son idéalisme avait pris pour devise : « La parfaite illusion est la réalité parfaite ». Comme versificateur, il manque de virtuosité, moins par l'insuffisance de son génie poétique que par la nature de son inspiration où dominent le sentiment et l'idée ; mais sa poésie a quelque chose de grand, de simple et de solennel. Plus encore que Lamartine et Hugo, il a été un précurseur et a compris le sens de la rénovation de la poésie française ; ses vers ne se rattachent au passé que par une parenté lointaine et rare avec la langue poétique d'André Chénier. Enfin, on peut dire qu'il a créé le goût de la poésie philosophique en France ; tous ses écrits ont le caractère de l'universel. « On ne mérite pas le nom de poète, a dit Goethe, tant que l'on n'exprime que des idées ou des émotions personnelles, et celui-là seul en est digne qui sait s'assimiler le monde. »"

Philippe Berthelot, article «Vigny» de La grande encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts. Réalisée par une société de savants et de gens de lettres sous la direction de MM. Berthelot, Hartwig Derenbourg, F.-Camille Dreyfus [et al.]. Réimpression non datée de l'édition de 1885-1902. Paris, Société anonyme de la Grande Encyclopédie, [191-?]. Tome trente et unième (Thermophyle-Zyrmi), p. 987-988.

Œuvres de Alfred de Vigny

 
Alfred de Vigny

Principales œuvres

Poèmes antiques et modernes

Publié en 1826 puis complété en 1837, ce recueil, qui réunit des textes parus d'abord en revue à partir de 1822, est organisé en trois sections thématiques : le livre mystique, le livre antique et le livre moderne. Liés aux trois grands âges successifs de l'humanité, les poèmes reprennent des thèmes bibliques (Moïse), des thèmes de l'Antiquité romaine (le Bain d'une dame romaine!; la Fille de Jephté) ou des thèmes médiévaux (le Cor, évocation de Roland) pour aborder ensuite la période moderne (Paris!; Dolorida).

Cette vaste traversée des différents moments de l'histoire de l'Homme se présente comme une épopée poétique, genre que les auteurs romantiques rêvaient de faire revivre. Vigny apparaît ainsi comme un précurseur de la Légende des siècles de Victor Hugo et des Poèmes antiques de Leconte de Lisle.

Cinq-Mars

Cinq-Mars (1826) est considéré comme le premier grand roman historique français, genre mis à la mode en Angleterre par Walter Scott dès 1819 et bientôt en vogue dans toute l'Europe. L'action du roman se situe au début du XVIIe siècle et a pour cadre la cour du roi Louis XIII. Il relate l'histoire du marquis de Cinq-Mars qui, homme de bravoure et de fermeté, sut gagner l'estime du roi en organisant un mouvement d'opposition au très puissant cardinal de Richelieu, lequel tenait le roi sous sa dangereuse influence. Par cet acte de bravoure, Cinq-Mars espérait conquérir l'amour de Marie de Gonzague!; cependant, des manipulations, des complots, des trahisons diverses amenèrent finalement le roi à abandonner son champion et permirent à Richelieu de triompher.

En choisissant cet épisode historique et en magnifiant le personnage de Cinq-Mars, Vigny prenait délibérément partie en faveur d'une aristocratie restée fidèle à l'idéal chevaleresque. Pour servir son propos, il modifia les faits historiques de manière sensible : l'histoire, en effet, rapporte que l'entreprise de Cinq-Mars était davantage dictée par l'ambition personnelle que par la fidélité au roi.

Au-delà des débats critiques assez vains qui s'engagèrent à l'époque sur ce sujet (Sainte-Beuve reprocha à l'auteur ses inexactitudes historiques), il reste, créé sous la plume de Vigny, un personnage rebelle et ténébreux, incarnant la figure idéale du romantisme légitimiste. Voir aussi Roman.

Romans de la désillusion

Après Cinq-Mars, Vigny abandonna le roman historique pour se consacrer au «!roman philosophique!», selon sa propre expression, c'est-à-dire à des récits qui seraient l'expression philosophique de sa désillusion. Le premier, Stello (1832), est un récit sur la fatale destinée des poètes, le second, Servitude et Grandeur militaires (1835), est un récit sur la fatale destinée des soldats.

Dans ces deux romans, Vigny propose une même épopée de la stérilité, dominée par son amertume et son pessimisme : le lecteur y assiste à la mort de toute spiritualité, et constate le destin cruel que la société réserve aux êtres noblement dévoués à leur idéal, c'est-à-dire le poète, le soldat ou le croyant.

Chatterton

Marquée par l'influence du romantisme anglais, cette pièce (1835) est librement inspirée par la vie du poète anglais Thomas Chatterton. Dans la pièce de Vigny, Chatterton est un jeune poète londonien, incarnation parfaite de l'esprit romantique. Il compose anonymement ses œuvres et vit misérablement dans une chambre louée à l'industriel John Bell, un «!nouveau baron du monde moderne!». Dans son combat, Chatterton reçoit l'appui de l'épouse de John Bell, Kitty, dont il est amoureux, et celle d'un quaker qui se dit vivement anticapitaliste au nom des valeurs religieuses.

L'élévation de pensée et de sentiment de Kitty Bell et de Chatterton s'oppose de façon manichéenne à la vulgarité des viveurs, à la suffisance des gens en place. Différents quiproquos, interprétés comme les manifestations de l'acharnement du destin, mènent Chatterton au désespoir : il voit la paternité de ses œuvres contestée et Kitty se détacher de lui. Vaincu après une lutte inégale, il finit par brûler ses manuscrits avant de se donner la mort.

La pièce ne développe pas une intrigue complexe, mais peint la descente aux enfers du héros, donnant au romantisme une de ses expressions les plus contenues et les plus denses. Vigny y aborde son thème le plus cher, celui du poète paria, méconnu et méprisé dans la société moderne, qui le condamne à la solitude, à l'incompréhension, à la persécution et à la misère.

    Encyclopédie Encarta (c) Microsoft



Article ajouté le 2007-03-12 , consulté 31 fois

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